LE RETOUR D’AMBROSE SMALL

London (Ontario), 22 mai 1972.

C’est soir de première au Grand Theatre de London (Ontario). Dans la salle, le chuchotement des centaines de spectateurs fait vibrer l’amphithéâtre comme une ruche d’abeilles. En coulisse, les comédiens récitent mentalement leurs lignes pendant que les techniciens s’affairent aux derniers ajustements. Dans quelques minutes, ce sera la levée du rideau ; l’aboutissement de plusieurs mois de répétitions.

Un peu en retrait, dissimulée derrière le rideau de l’arrière-scène, une jeune muse relie pour l’énième fois ses répliques qu’elle connaît désormais par cœur. Soudain, elle sent sur sa nuque un souffle chaud, un respire. Elle se retourne, mais il n’y a personne. «Un courant d’air…» se dit-elle en replaçant le col de sa robe. Puis, de nouveau cette sensation de souffle chaud… suivi d’une impression de toucher, comme si quelqu’un avait posé une main sur sa hanche. Le contact est très léger, presque sensuel. Encore une fois elle se retourne. Toujours rien. Décontenancée, la jeune femme regagne sa loge où elle s’enferme à double tour. « Le trac… », se répète-elle comme pour se convaincre. Puis, encore une fois, elle sent un contact sur sa hanche. Baissant les yeux, elle voit distinctement l’ourlet de sa robe qui se soulève de quelques centimètres, comme s’il était tiré par une main invisible. Le regard toujours fixé sur l’étoffe qui remonte de plus en plus, la comédienne entend alors une voix d’homme qui lui murmure à l’oreille : « ElizabethElizabeth ».

C’est soir de première au Grand Theatre de London. Et s’il faut en croire la légende, le fantôme d’Ambrose Small sera sûrement de la distribution…i

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C’est en 1901 que le Grand Opera House de London (Ontario) ouvre ses portes. Construit sur le terrain de l’ancienne maison de l’opéra — réduite en cendres lors d’un incendie en 1900ii — l’édifice est la propriété du richissime homme d’affaires torontois, Ambrose Small. Pour Small, véritable bonze dans l’industrie du divertissement, le Grand Opera House est non seulement sa dernière acquisition, mais le fleuron de ses quelque 90 théâtres et salles de concert qu’il possède aux quatre coins de l’Ontario.iii Rapidement, le « Grand » — comme on l’appelle familièrement — s’impose comme un détour obligé pour les arts de la scène. On y joue aussi bien des pièces de Broadway que du théâtre amateur. Les plus grands comédiens de l’heure se succèdent sur ses planches : de Bela Lugosi (le premier Dracula du cinéma) à l’inoubliable Sarah Bernhardt.iv Mais en 1919, un drame étrange s’abat sur le Grand : Ambrose Small disparaît mystérieusement à la sortie de son bureau de Toronto. Son corps ne sera jamais retrouvé. Dans les années qui suivent des événements insolites vont marquer l’histoire du Grand Opera House, des incidents à priori inexplicables et vite attribués au « fantôme » d’Ambrose Small…v

On raconte que le soir même de sa disparition, le 2 décembre 1919, Ambrose Small — ou son « fantôme » — se serait entretenu avec le gardien de nuit du Grand Opera House. À ce moment-là, l’employé ignorait tout bien sûr du sort de son patron.vi

Puis les manifestations se multiplient. En mai 1927, à la fin d’une représentation, l’actrice Beatrice Lillie — surnommée « La femme la plus drôle au monde » — croit reconnaître Ambrose Small. Celui-ci se tient au détour d’un corridor et lui fait signe de le suivre. Mais lorsque l’actrice s’approche, l’homme disparaît.vii

En juillet 1956, c’est au tour de l’actrice Charmion King de faire connaissance avec le fantôme d’Ambrose Small. Alors qu’elle s’apprête à quitter l’amphithéâtre — rebaptisé Grand Theatre — elle voit un homme qui se tient debout au pied d’un escalier menant à l’arrière-scène. L’homme est diaphane, presque transparent. L’apparition est brève, mais suffisamment longue pour que l’actrice puisse détailler le personnage. Il s’agit d’un homme dans la cinquantaine, coiffé à la mode des années 1920 et portant une large moustache. Lorsqu’on lui montre le lendemain une photographie d’Ambrose Small, Mme King est catégorique : il s’agit bel et bien de l’homme qu’elle a vu.viii

L’année suivante, deux adolescents observent un homme en train de grimper dans une échelle menant aux passerelles de l’arrière-scène. En fait, il s’agit plutôt d’un… demi-homme. Seule la partie supérieure du corps est visible et elle semble entourée d’un curieux halo de lumière.ix

En 1960, durant une représentation du classique de Gore Vidal « Visit to a Small Planet », les comédiens sont stupéfaits lorsqu’ils voient un siège du quatrième rang s’abaisser tout seul, comme pour recevoir le postérieur d’un invisible spectateur. Puis, quelques minutes plus tard, le siège reprend sa position initiale. L’un des comédiens, Don Fleckser, dira plus tard : « Au début, j’aurais pu croire que le siège était tombé de lui-même, mais je ne vois pas comment il aurait pu remonter tout seul ».x

Avec le temps la légende prend forme. On raconte que le fantôme Ambrose Small est toujours présent lors des soirs de « premières ». Il aurait été vu dans les coulisses où sur le balcon du côté jardin, là où se trouvait jadis son salon personnel. Véritable « homme à femmes » il aurait harcelé de jeunes comédiennes par des caresses déplacées ou en murmurant leur nom. Le bruit de ses pas en coulisses aurait même perturbé certaines représentations.xi

Au fil des ans, la liste des manifestations inexplicables attribuées au fantôme d’Ambrose Small ne cesse de s’allonger. Tant et si bien qu’en 1975 on organise une séance de spiritisme dans l’espoir de contacter l’esprit du magnat disparu. Pour l’occasion, sept sensitifs sont réunis sur la scène du Grand Theatre. Hélas, aucun d’entre eux ne réussi à canaliser les « effluves » d’Ambrose Small.xii

Deux ans plus tard, on procède à d’importants travaux de rénovation à l’intérieur de l’amphithéâtre. Le bâtiment est vétuste et la toiture coule à plusieurs endroits. Des murs entiers doivent être refaits. Comme les ouvriers s’apprêtent à démolir le mur ouest, leur bulldozer s’arrête mystérieusement. On en vérifie la mécanique et on le remet en marche. Mais, comme le véhicule s’apprête à emboutir le mur, voilà que le moteur s’arrête de nouveau. Nouvelle inspection, nouvelle mise en marche… nouvelle panne. Ce n’est qu’à ce moment-là que le contremaître du chantier réalise son erreur : le mur ouest et celui qui soutient l’immense arche qui domine la scène. Le démolir entraînerait l’affaissement de tout l’édifice. De nouvelles consignes sont données ipso facto aux ouvriers. Sans les pannes répétées — et inexplicables — du bélier mécanique, le Grand Theatre se serait écroulé. En coulisses, on murmure que le fantôme d’Ambrose Small y est sûrement pour quelque chose.xiii

Aujourd’hui, les manifestations fantomatiques du Grand Theatre font partie de son histoire. Les dirigeants et les employés en parlent ouvertement et avec un certain amusement. Plusieurs d’entre eux ont d’ailleurs des anecdotes personnelles à raconter.

« Je ne savais rien de la légende du fantôme avant de commencer à travailler ici, raconte Deb Harvey, directrice exécutive du Grand Theatre. Mais assez rapidement je me suis documentée et j’ai colligé le plus de récits possibles à son sujet.

« Les gens auraient entendu murmurer leur nom ou vu des apparitions : parfois de simples lumières ou des formes humaines. Ils auraient aussi senti une présence. Tout récemment, une comédienne a raconté qu’elle avait senti quelque chose glisser sous sa robe. Elle a fait comme si de rien n’était et, bien entendu, il n’y avait absolument rien. Pour elle, il n’y a aucun doute qu’il y avait bel et bien quelqu’un à ses côtés.

« En 2005, j’ai eu ma première « expérience ». J’étais dans le théâtre, près des salles d’habillage et je regardais le spectacle. J’étais totalement absorbée par la représentation. Soudain quelque chose a bougé du côté droit de la scène. J’ai regardé et j’ai vu une forme humaine — sans trait distinctif — une simple forme qui a disparu aussitôt. »xiv

Bonnie Deakin est costumière au Grand Theatre. Plus d’une fois elle a fait elle aussi l’expérience du fantôme d’Ambrose Small.

« Peu de temps après la mort de mon frère — c’était des moments difficiles — j’ai commencé à entendre mon nom, mais d’une oreille seulement. C’était un murmure très distinct « Bonnie, Bonnie ». La première fois que je l’ai entendu, je n’étais pas trop sûre. Je me suis dis: Peut-être est-ce moi qui imagine des choses ? Puis, une semaine plus tard — j’étais avec six autres personnes — mon nom a été murmuré encore. L’une de ces personnes m’a demandé: Qu’est-ce que c’est que ça ?… Je lui ai demandé ce qu’elle avait entendu et elle m’a répété ce « Bonnie, Bonnie ». »xv

Pour les amateurs d’insolite, le Grand Theatre est un terreau fertile aux événements étranges. Qui plus est, à en croire la légende, l’endroit ne serait pas seulement hanté par le fantôme d’Ambrose Small, mais également par celui d’une femme que l’on croit être une ancienne préposée au ménage. Son spectre aurait été vu dans les coulisses et les escaliers.xvi Mais au-delà de ces curiosités, le Grand Theatre reste un monument dédié à la mémoire d’un homme dont la vie — et apparemment la mort — reste digne d’un drame Shakespearien. Un homme qui aurait pu faire sienne la célèbre maxime du dramaturge anglais : « Être ou ne pas être… voilà la question ».

Pour en savoir plus sur les théâtres et autres lieux publics hantés :

Travel Guide to Haunted Houses

Hans Holzer’s (Black Dog & Leventhal Publishers, 1998)

Haunted Hotels

Robin Mead (Rutledge Hill Press, 1995)

Haunted Schools

A.S. Mott (Ghost House Books, 2003)

Haunted Hotels

Jo-Anne Christensen (Ghost House Books, 2002)

Haunted Theaters

Barbara Smith (Lone Pine Publishing, 2002)

i Entrevue avec Deb Harvey réalisée le 28 avril 2005

ii http://www.corrystuart.com/Ambrose%20Small.html

iii John Robert Colombo, Mysteries of Ontario (Hounslow Press, 1999), p. 134

iv http://www2.ljworld.com/news/2001/oct/07/canada_applauds_famous/

v John Robert Colombo, Mysterious Canada (Doubleday Canada ltd, 1988), p. 166

vi Barbara Smith, Ontario Ghost Stories (Lone Pine Publishing, 1998), p. 74

vii http://www.dotydocs.com/Archives/yesterday/small.htm

viii http://www.dotydocs.com/Archives/yesterday/small.htm

ix http://www.dotydocs.com/Archives/yesterday/small.htm

x http://www.dotydocs.com/Archives/yesterday/small.htm

xi Entrevue avec Deb Harvey réalisée le 28 avril 2005

xii John Robert Colombo, Mysteries of Ontario (Hounslow Press, 1999), p. 135

xiii Barbara Smith, Ontario Ghost Stories (Lone Pine Publishing, 1998), pp. 75-76

xiv Entrevue avec Deb Harvey réalisée le 28 avril 2005

xv Entrevue avec Bonnie Deakin réalisée le 28 avril 2005

xvi Barbara Smith, Ontario Ghost Stories (Lone Pine Publishing, 1998), p. 75

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